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Assez curieusement Moochie ne posa aucune question à son camarade et ne chercha nullement à se renseigner sur ses activités nocturnes. À dire vrai, le gros garçon semblait soucieux, voire inquiet, et – à plusieurs reprises – David crut surprendre une flamme apeurée dans les pupilles de son compagnon.
« Aurait-il peur de moi ? s’interrogea-t-il, est-il possible que la métamorphose ait déjà commencé ? Il doit sentir obscurément que je ne suis plus le même. Le temps des maquettes est révolu, aujourd’hui la plus puissante fraternité du collège m’ouvre ses portes ! »
Oui, bientôt tous les élèves le considéreraient avec la même inquiétude. Il partagerait l’auréole froide de Losfred Shicton-Wave, il deviendrait l’un de ses disciples, il… Une excitation sourde le portait et, durant deux jours, il ne pensa plus à M’man ni à l’agression. L’idée du parking l’assaillit brutalement au beau milieu d’un cours d’anglais mais pas sous sa forme habituelle. C’était plutôt une interrogation, et il réalisa soudain qu’il était en train de se demander si le viol de M’man constituait une recommandation suffisante pour entrer au club des Survivants. Car, après tout, ni M’man ni lui n’était mort des suites de l’agression, alors que le père de Bonnix avait été sauvagement assassiné. Quant à Shicton-Wave et ses soixante-quinze cadavres, mieux valait ne pas en parler !
« Finalement je ne pèse pas très lourd, constata-t-il amèrement. M’man est chez les fous mais elle en sortira tôt ou tard, alors que le père de Bonnix est bel et bien enterré ! »
Une angoisse le prit à la gorge. Était-il un vrai survivant ? Le club ne l’avait-il pas surestimé ? Lorsque viendrait pour lui le moment de raconter son histoire, ne risquait-on pas de lui rire au nez ? « Je devrais peut-être inventer des détails plus horribles, pensa-t-il, dire que j’ai subi des tortures… qu’on m’a enchaîné à un pare-chocs pour me traîner à travers tout le parking, ou bien… »
Il devint rouge de honte en prenant conscience de ce qu’il était en train de mettre sur pied. Non seulement il utilisait le drame de M’man, mais il envisageait de tromper les adeptes de la fraternité ! Ses idées se brouillèrent et il ne sut plus quelle attitude adopter, mais la crainte de n’avoir subi qu’un préjudice somme toute sans réelle gravité le hanta toute la journée. Il en venait à envier Bonnix et sa main coupée, Shicton-Wave et son troupeau de cadavres alignés sous des couvertures. Eux étaient de vrais survivants ! Des survivants auprès desquels il faisait aujourd’hui figure d’amateur.
À la récréation du soir, Bonnix s’approcha de lui sans le regarder et lui murmura dans un souffle.
— Il faut que vous me relayiez ce soir, Sarella. Je suis fatigué et il est fort possible que Shicton-Wave nous fasse une petite crise de somnambulisme. Pouvez-vous assurer la filature ?
— Ou… oui, balbutia David. Mais je n’ai pas de seau de sable.
— Vous prendrez celui du poste à incendie, sur le palier.
— Mais il doit peser vingt kilos !
— Allons, ne faites pas votre fillette. À quatorze ans, les jeunes Indiens de l’Amazone portent cinquante kilos de cailloux sur les épaules.
David s’en voulut d’avoir protesté. Bonnix n’avait guère de patience et il ne fallait pas l’indisposer stupidement.
— Tenez-vous à minuit devant la chambre 57, dit le jeune homme, Losfred ne se lève jamais avant une heure. Mais il vaut mieux être prudent. Et surtout, surtout, ne le réveillez pas quoi qu’il fasse. Volez autour de lui comme son ange gardien, mais rien d’autre. Si vous le bousculez, il deviendrait irrémédiablement fou et nous n’aurions plus de chef. Vous serez là pour vous assurer qu’il n’asperge pas les lits d’essence, c’est tout.
— Et… et s’il le fait ?
— Servez-vous du sable pour étouffer les flammes, ou soufflez les allumettes dès qu’il les craquera. De toute manière je suis sûr que vous saurez improviser.
Sur ces mots Bonnix s’éloigna, abandonnant David à l’angoisse.
Tout au long de la journée, le garçon connut les affres des veillées d’armes. Il n’entendit pas un mot des exposés magistraux déclamés par ses professeurs, rendit une copie blanche à l’interrogation écrite d’histoire et ne toucha pas à son dîner. À minuit moins dix, il se glissa hors de sa chambre et remonta le couloir où les bustes de plâtre étaient postés en sentinelles.
Sur le palier il se tétanisa en apercevant l’ombre du portier qui se cassait sur les marches de l’escalier central. Son premier mouvement fut de tourner les talons et de prendre la fuite, mais la peur le cloua sur place, au beau milieu du couloir. L’homme à la gueule cassée vint droit sur lui, et leurs regards se croisèrent.
« Il va m’attraper par la peau du cou et me traîner chez le directeur », pensa David au comble de l’affolement. Il cherchait déjà une excuse quand le portier passa à côté de lui sans même lui adresser la parole et s’éloigna vers le fond du corridor, poursuivant sa ronde. David eût été invisible qu’il n’aurait pas agi autrement « Idiot ! vociféra mentalement l’adolescent. Tu as déjà oublié qu’il t’a vu avec Shicton-Wave et Bonnix, la nuit de la chasse ! Il sait donc que tu fais presque partie du club des Survivants, il t’accorde en conséquence le privilège d’errer dans les couloirs à ta guise. Tu n’es plus pour lui un simple élève perdu dans la foule. Tu obéis désormais à une autre discipline, à une loi qui plane bien au-dessus des règles édictées par l’administration du collège ! »
Cette constatation l’éblouit, et c’est avec une force nouvelle qu’il empoigna le seau de sable du poste d’incendie. Le récipient était si lourd qu’il faillit le lâcher aussitôt. Comment allait-il suivre Shicton-Wave en remorquant un tel poids ? C’était impossible ! Il fit quelques pas, les muscles noués, le visage écarlate. L’anse du seau lui coupait la paume des mains, et il était déjà pantelant lorsqu’il atteignit la chambre 57. Bonnix lui ouvrit. Il portait une robe de chambre de soie rouge et jouait machinalement avec une vieille boîte de métal d’où montait un cliquetis métallique. S’agissait-il de l’urne contenant les projectiles qui avaient tué son père ? David n’osa le demander.
— Okay, souffla le jeune homme, Losfred a commencé à s’agiter, à mon avis il ne va plus tarder, à se lever. Restez sur le pas de la porte, moi je vais, dormir. Bonne ronde !
Et il partit se coucher. David se sentait idiot avec, son seau de sable et ses mains abîmées. Il choisit de s’adosser au mur et d’attendre. Cela lui donnait l’occasion de reprendre des forces.
Losfred Shicton-Wave se leva à minuit trente-cinq. Il avait les yeux fixes, hallucinés, et portait un pyjama de satin blanc qu’on aurait pu prendre pour un habit de cérémonie tant il était chamarré de brandebourgs et de broderies. Son visage hagard, auréolé par la crinière de ses cheveux en désordre, effraya David. C’était celui d’un zombi revenu d’entre les morts, un masque de chair froide déserté par le sang.
« Merde, j’ai la trouille, constata l’enfant. S’il s’approche de moi je lui balance le seau de sable dans les jambes ! »
Shicton-Wave oscilla au centre de la chambre, puis, multipliant les gestes d’automate, alla ouvrir un placard d’où il tira un bidon d’essence. Le liquide clapota contre les parois de tôle du jerrycan, et David senti un film de sueur lui poisser le visage.
Losfred quitta aussitôt la chambre et entreprit de remonter le couloir en direction du dortoir des petits. David empoigna le seau et se mit à tituber sur les traces du somnambule. Peut-être aurait-il dû prendre l’extincteur à la place du seau ? Mais non, l’extincteur aurait été aussi lourd, et, de toute manière, il n’aurait pas su s’en servir. Le seau c’était mieux. Rustique, mais plus sûr. Bonnix ne s’y était pas trompé. Shicton-Wave marchait, s’arrêtait, faisait clapoter son bidon, puis reprenait sa déambulation hasardeuse. David ruisselait de sueur. Les muscles de ses bras semblaient prêts à se rompre et une douleur lancinante lui sciait les doigts.
« Je vais attraper une hernie, pensa-t-il avec angoisse, je ne pourrai plus marcher et il faudra m’opérer. »
Losfred franchit enfin le seuil du dortoir. Il était une heure du matin et les gosses dormaient, enveloppés dans leurs couvertures écossaises. David serra les dents. Tous ces corps informes allaient éveiller de bien mauvais souvenirs dans la tête du jeune homme pâle. Comment pourrait-il faire autrement que de voir en eux deux alignements de cadavres ? David cramponna l’anse du seau et entra à la suite du dormeur. Shicton-Wave s’était immobilisé dans la travée séparant les lits. La tête de travers il considérait les enfants assoupis avec une expression de dégoût. Ses mains s’agitaient, faisant clapoter le bidon de plus belle.
À un moment il posa les doigts sur le bouchon, comme s’il allait le dévisser, et David faillit pousser un cri de terreur. Il imaginait déjà l’essence répandue au pied des lits, l’allumette craquée, les flammes… Mais le somnambule reprit sa course. Il alla jusqu’au fond du dortoir, puis rebroussa chemin. Ses yeux vides glissaient sur David sans le voir.
« Et… et s’il lui prenait l’idée de m’asperger ? pensa soudain celui-ci. S’il me jetait le contenu du bidon à la figure ? »
Mais non, c’était idiot. Il n’était pas drapé dans une couverture, pourquoi Shicton-Wave l’aurait-il pris pour un cadavre ? À un moment le jeune homme se gratta frénétiquement la poitrine et le visage, et David l’entendit qui murmurait : « Les mouches… Toutes ces mouches… Ne vont-elles pas se décider à partir ! »
Losfred erra encore longuement à l’étage, puis visita un second dortoir, où un enfant qui s’éveillait fut pris de terreur en le voyant, et se cacha la tête sous les draps. Au bout d’une heure le chef du club des Survivants regagna la chambre 57 sans avoir ouvert son bidon d’essence ni sorti ses allumettes. David s’assura qu’il se couchait bien dans son lit, puis referma la porte et alla reporter le seau de sable au poste d’incendie. Il avait les mains en feu et les paumes couvertes d’ampoules gorgées d’eau. Une fois de plus la conscience de sa faiblesse l’écrasa. Réussirait-il à s’endurcir assez vite pour mériter l’estime de ses nouveaux compagnons ? Rien n’était moins sûr. Il se frictionna avec l’une des pommades, de Moochie, se banda les mains et s’abattit sur sa couche, fauché par la fatigue.
Au cours des deux semaines qui suivirent David fut fréquemment convié à partager les activités du club des Survivants. Le rituel était toujours le même : Bonnix passait le chercher au douzième coup de minuit, ils se déshabillaient sur la terrasse, s’enduisaient de graisse et se faufilaient dans les bois pour prendre part à l’une des multiples « simulations de survie » inventées par Shicton-Wave.
Parfois on leur attachait les mains dans le dos, et ils devaient progresser ainsi à travers la forêt en un temps limité. Ou bien on chargeait sur leurs épaules un sac à dos rempli de pierres. À d’autres moments on les garrottait, ou on les pendait par les pieds à un arbre ; dans ce cas il s’agissait d’une simulation de capture et il fallait se débrouiller pour dénouer ou trancher les cordes le plus vite possible. Bonnix était très habile à ce genre de sport, il se tortillait dans ses liens comme un homme-serpent, indifférent aux écorchures du chanvre, et finissait immanquablement par élargir les nœuds. David, lui, ne parvint qu’à se mettre les chevilles et les poignets en sang, et il fallut chaque fois venir le délivrer afin qu’il ne passe pas le reste de ses jours ainsi, ficelé sur la mousse tel un rosbif vivant.
On tailla des arcs et des flèches, on fabriqua des haches de pierre et des sagaies. David découvrit avec une certaine satisfaction qu’il était assez doué pour construire des cabanes de branchages entrecroisés. Puis vinrent d’autres simulations, moins plaisantes. Cette fois, il s’agissait de résister à un interrogatoire rudement mené, voire à des prémices de torture. Un soir, Bonnix et Shicton-Wave s’acharnèrent sur l’un des membres du club, le frappant à coups de lanière de cuir sur le dos et les cuisses. Puis ils lui plongèrent la tête dans un trou d’eau sale et lui pissèrent dessus à tour de rôle. À la fin de la simulation, le jeune homme, qui n’avait pas parlé (qu’aurait-il pu dire, grand Dieu ?), fut félicité par ses camarades, Shicton-Wave en tête.
Une nuit, Bonnix apporta une petite bombe de self-defence qui vaporisait un gaz irritant et s’amusa à en projeter une bouffée au visage de chacun des participants, arguant du fait qu’on entraînait ainsi les marines et les mercenaires à perdre toute sensibilité aux gaz incapacitants. David connut ainsi le bonheur de se tortiller durant vingt minutes dans la boue en suffoquant sous les nausées et les brûlures. Il vomit, urina, fut secoué de sanglots incontrôlables et perdit brièvement connaissance. Il eut toutefois la consolation de voir qu’aucun des participants n’avait supporté l’épreuve avec plus de dignité.
« C’est normal, conclut Shicton-Wave, ce n’est qu’une question d’habitude, à la dixième séance ; vous serez presque immunisés, et si l’on tente un jour de vous neutraliser au moyen de l’un de ces gadgets vous conserverez toute votre lucidité ! »
Certaines réunions étaient consacrées à l’étude du lancer de poignard et au maniement des armes blanches. David prit conscience que l’enseignement classique du collège se doublait presque chaque nuit d’un second enseignement plus concret où l’on ne parlait que de « points vitaux », de « techniques de strangulation » et « d’atémis mortels ». À deux reprises, il prit froid et passa ses journées à éternuer et à avaler de l’aspirine pour ne pas se retrouver expédié à l’infirmerie. Shicton-Wave leur enseignait les mille manières de transformer un morceau de bois ou de roseau en une arme efficace.
« Vous devez posséder la maîtrise de tout ce qu’on peut construire de ses propres mains à partir d’éléments naturels, expliquait-il, l’arc, le boomerang, la sarbacane, les bolas… Ensuite il vous faudra posséder toutes les astuces des poseurs de pièges. »
D’où tenait-il cette science ? D’anciens vétérans du Vietnam, prétendait Bonnix, mais David se demandait parfois si le jeune homme pâle ne puisait pas ses connaissances dans certaines de ces petites revues de guérilla urbaine qui s’intitulaient Survivre ou bien Le Lendemain du Jour Noir ou encore Le Retour des Prédateurs. Il en avait aperçu une pile sur la table de chevet de Bonnix, un soir où il allait jouer les anges gardiens, son seau de sable à la main.
Il avait beau se répéter qu’il s’endurcissait au fil des épreuves, il se sentait surtout fatigué. Dans la journée, il ne prêtait guère attention aux propos des professeurs et se contentait de copier effrontément sur Moochie qui, par bonheur, se révélait un excellent élève. Le gros garçon, quant à lui, conservait une attitude distante mais attristée, et passait ses soirées à élaborer de minuscules maquettes qu’il rangeait ensuite précieusement dans son casier.
À la fin de la seconde semaine, les membres du club des Survivants se retrouvèrent dans une clairière, au sommet d’une colline d’où l’on voyait la mer. Shicton-Wave avait tué un chien en le transperçant d’un coup d’épieu, et il avait tenu à ce que tous les participants en mangent un morceau, pour célébrer ce retour à la vie sauvage. Les chasseurs s’assirent donc en cercle au sommet de la colline et commencèrent à dépouiller l’animal mort en se servant de coutelas de silex, ce qui rendit l’opération fort longue et fort délicate. David ne pouvait détacher ses yeux de la tête du chien, qu’on avait tranchée et rejetée à l’écart. C’était celle de l’un de ces braves corniauds de race indéterminée, au museau toujours en manque de caresses et qui se roulent par terre pour un morceau de sucre ou un bout de pain trempé dans la sauce. La tête poilue, posée sur l’herbe, le fixait de son œil vitreux, et un bout de langue pendait sur le côté, entre les mâchoires demeurées béantes. Jadis, il y avait un chien de ce genre qui le suivait chaque matin lorsqu’il se rendait à l’école. Il lui donnait généralement de vieux caramels un peu ramollis, ou des débris de sucette. Le corniaud l’accompagnait ensuite jusqu’à l’école primaire, et parfois même s’introduisait dans la cour de récréation d’où l’on avait le plus grand mal à le faire sortir. David l’avait surnommé capitaine Ficelle à cause de son poil jaune et de sa trogne de vieil écumeur de poubelles.
Et voilà qu’il allait manger du chien, lui, David, le vieux complice du capitaine Ficelle qu’on avait retrouvé mort un matin d’hiver, collé au trottoir par le givre. (Il avait pleuré ce jour-là, et M’man avait eu le plus grand mal à le consoler.)
Shicton-Wave taillait dans la carcasse, arrachant et distribuant des morceaux de viande auxquels adhéraient encore des touffes de poils. Les membres du club riaient fort, trop fort. Pour se donner du cœur au ventre on déterra des bouteilles de bière brune cachées là quelque temps auparavant et dont les capsules avaient un peu rouillé.
Par malheur, le vent était tombé, et l’odeur fade du sang planait sur le bivouac. Les chasseurs mastiquaient sans beaucoup d’entrain et leurs visages viraient doucement au vert. David tournait et retournait le morceau de viande entre ses doigts, n’osant le porter à ses lèvres. Shicton-Wave et Bonnix échangeaient des coups d’œil ricaneurs. La cérémonie les comblait visiblement de joie. Le « festin » se poursuivit pendant un quart d’heure, puis Losfred se renversa en arrière, se frotta la panse et rota.
— Camarades, déclara-t-il, il me semble que notre jeune compagnon s’est particulièrement bien comporté au cours de son stage d’observation. Il serait temps, à mon avis, de lui faire subir les épreuves d’initiation obligatoires et de l’admettre au club des Survivants.
Un murmure d’approbation courut autour de la dépouille du chien.
— Si tu le veux bien, camarade David, cette cérémonie aura lieu dans la nuit de samedi, continua Shicton-Wave. Elle se composera d’un rituel de profanation au cours duquel tu devras raconter à tous les membres du club les circonstances qui ont fait de toi un survivant. Personne ne te témoignera de respect à l’occasion de ce récit, bien au contraire. Ta souffrance sera tournée en dérision et tu seras, abreuvé de quolibets.
— Mais pourquoi ? bégaya le jeune garçon.
— Pour désacraliser ta douleur, te permettre de t’en détacher enfin et de ne plus larmoyer sur toi-même. Si tu résistes jusqu’au bout à nos provocations, tu seras digne de devenir l’un de nos membres, si tu craques avant la fin de la joute oratoire, nous te rosserons et ne t’adresserons plus jamais la parole. À toi de voir si tu veux tenter ta chance.
— Nous sommes tous passés par là, renchérit Bonnix, c’est un excellent moyen de couper le cordon ombilical. Il n’y a qu’une alternative : ou l’on s’effondre en sanglotant ou l’on finit par éclater de rire. Tu vois à quoi il faut t’attendre, et je ne te parle pas de la pantomime à laquelle se livrent dans ton dos les gus préposés à l’illustration du récit !
David devina que le sang se retirait de son visage.
— La cérémonie aura lieu samedi à minuit dans le troisième sous-sol du bâtiment A. Là, personne ne pourra nous entendre. Si tu ne viens pas au rendez-vous nous te forcerons à avaler sous nos yeux cinq kilos de guimauve et nous ferons courir sur toi les bruits les plus désagréables, notamment en ce qui concerne tes relations avec le gros Flanagan.
David se raidit.
— Je viendrai, dit-il sèchement, Bonnix n’aura qu’à me montrer le chemin.
— À la bonne heure ! s’enthousiasma Shicton. Je sens que ce sera une fière soirée. Diable, il y a longtemps que nous n’avons pas assisté à une bonne pantomime.
— Celle de Bonnix n’était pas mauvaise ! s’esclaffa l’un des garçons. Notamment lorsque nous l’avons bombardé avec des gants de caoutchouc rose remplis d’intestins de poulets !
— Oui, oui ! s’étrangla Shicton, des gants pour la vaisselle ! Et Andrew avait même réussi à se procurer la main d’un chimpanzé crevé chez son frère qui est vétérinaire.
— Vous l’avez fait bouillir et vous m’avez forcé à la manger, en suçant bien chacun des petits os, fit Bonnix. Ah ! Mes salauds, vous ne m’avez rien épargné !
Toute l’assemblée se tordait de rire au souvenir de la cérémonie d’intronisation dont Bonnix avait bénéficié, seul David restait figé, le front soucieux et la bouche tremblante.
— Ah ! conclut Shicton-Wave d’un ton grinçant, je sens que nous allons bien rire.